Le cerveau

En finir avec des idées reçues : les Neuromythes

 

 

Le développement des neurosciences et des recherches associées permet de mettre à mal un certain nombre d’idées reçues et vulgarisées sur le fonctionnement cérébral. Tour d’horizon de la question !

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Nous apprenons en dormant ?

« Comment améliorer votre mémoire ? » : Cette accroche publicitaire fleurit en général à l’approche des examens scolaires ou pour accompagner la vente de produits de parapharmacie censés nous aider à développer nos capacités de mémoire et, par analogie, nos capacités intellectuelles. L’étude des processus mémoriels a montré que la mémoire est composée de plusieurs systèmes et qu’elle n’est pas située à un point unique du cerveau. On sait également qu’elle n’est pas infinie et que la capacité d’oubli est indispensable à une bonne mémorisation. Il existe des techniques pour améliorer sa mémoire mais elles opèrent sur certains types de mémoires seulement et chez certains individus. Par exemple, le niveau d’expertise dans un sujet donné influe sur la zone activée lors de la mémorisation : ce ne sera pas la même zone selon que le sujet est expert ou novice. Ce qui aide à développer la mémoire, à diminuer les risques de maladies dégénératives et que les chercheurs ont démontré pour l’instant est  l’exercice physique, une bonne hygiène alimentaire et un sommeil réparateur ! A propos du sommeil son rôle est fondamental. Il ne doit cependant pas être associé à « apprendre en dormant » mais simplement comme une phase indispensable de consolidation des informations enregistrées dans la journée.

 

Nous utilisons seulement 10% de nos capacités cérébrales ?

Les origines de ce mythe restent incertaines. Certains disent qu’il fait référence aux travaux d’un neurochirurgien italien qui, vers la fin du xixe siècle, traitait ses patients en leur enlevant des petits bouts de cerveau afin de mieux déterminer les causes de leur maladie. D’autres attribuent à Albert Einstein la paternité de cette expression quand il s’était moqué d’un journaliste en lui faisant remarquer que le niveau de ses questions laissait à penser qu’il ne devait utiliser que 10 % de son cerveau. A ce jour aucune recherche n’a jamais trouvé une portion non utilisée du cerveau dans un acte d’apprentissage. La plasticité du cerveau n’est possible que parce que nous utilisons toutes nos connexions dynamiquement. Une utilisation de 10 % de notre cerveau correspondrait d’ailleurs à un état végétatif. L’imagerie cérébrale et la neurochirurgie confirment que le cerveau est actif à 100 % et que l’ensemble des zones cérébrales, primaires et secondaires, est en interaction.

 

Nous n’apprendrions qu’à un certain âge ?

Dire que l’on ne peut plus apprendre certaines choses après un certain âge se révèle être une absurdité. De nombreuses études ont montré que le cerveau restait plastique tout au long de la vie grâce à la synaptogénèse (développement et modification des connexions) et la neurogénèse (création de neurones). Or, l’acquisition de compétences et l’apprentissage se font avec le renforcement des connexions et par l’élagage de certaines autres. Deux types de synaptogénèse se complètent : la première, celle qui se produit au début de la vie (apprentissage avant l’expérience) et la seconde qui est la conséquence de l’exposition à l’environnement et à des expériences complexes (apprentissage dépendant de l’expérience). Les recherches ont mis en évidence des périodes dites « sensibles » et non pas « critiques » pour un apprentissage optimal. S’il est vrai que le développement synaptique est particulièrement intense entre 0 et 3 ans puis, dans une mesure moindre, jusqu’à 10 ans, il n’existe aucune preuve démontrant que le nombre de synapses soit lié à la qualité ou à l’amplitude de l’apprentissage. De plus, même si certains neurones changent de taille avec l’âge, des chercheurs ont également constaté que certaines zones du cerveau continuaient à produire des neurones.cerveau droit cerveau gauche

 

Nous utiliserions alternativement cerveau gauche et cerveau droit ?

Cette opposition entre « deux cerveaux » tire son origine des premières recherches en neurophysiologie au XIXe siècle qui distinguaient deux types de capacités cognitives et les attribuaient à un hémisphère : les aptitudes créatrices et synthétiques et les aptitudes critiques et analytiques. Jusqu’aux années 1960, la latéralisation des hémisphères était basée sur l’étude post-mortem de cerveaux avec lésions. Les techniques d’imagerie cérébrale montrent aujourd’hui, et de façon encore plus visible chez des individus ayant subi une opération de division hémisphérique (en cas d’épilepsie sévère), que l’ensemble des tâches cognitives est effectué de façon bilatérale et que les deux hémisphères travaillent bien ensemble même s’il existe des asymétries fonctionnelles. Chez les individus « normaux », les deux hémisphères reliés par le corps calleux sont en interaction continue pour la majorité des tâches à exécuter. Des études ont également montré que des lésions du corps calleux entraînaient une déficience dans l’apprentissage du langage, déficience impossible si l’hémisphère gauche était seul en charge du développement du langage. Ce mythe semble cependant perdurer malgré une abondante littérature sur la modularité du cerveau et la localisation variable de ces modules selon les individus. Les pseudo-outils éducatifs suggérant un entraînement cérébral possible pour développer l’hémisphère « faible » sont le produit d’une extrapolation, voire d’une distorsion de données neuroscientifiques à des fins commerciales. Cependant son utilisation peut s’expliquer pour vulgariser la notion de « préférences hémisphériques » en fonction des tâches à accomplir.

 

Notre cerveau se développe plus dans un environnement stimulant ?

L’influence des environnements enrichis sur le développement cérébral a principalement été testée chez les rats en stimulant les animaux en introduisant de nouveaux objets de type roue ou tunnel dans leur cage. Les observations ont montré que les premières expériences des rats sont susceptibles d’augmenter le nombre de synapses de 25 %. Ces recherches visent à découvrir comment un environnement complexe agit sur la plasticité cérébrale, comment le cerveau se souvient des expériences vécues et quelle est la nature des mécanismes neuronaux impliqués. Les avis des chercheurs diffèrent : pour certains l’apprentissage est le fruit d’un élagage (des synapses sont éliminées), pour d’autres les synapses déjà existantes sont renforcées. Enfin, pour les derniers, l’apprentissage s’appuie sur la création de synapses qui permettent le stockage de nouvelles informations. Aujourd’hui, rien ne prouve qu’un environnement enrichi pour les enfants entraîne automatiquement une augmentation du capital neuronal. À l’inverse, les effets d’un environnement très appauvri sont mieux reconnus et peuvent provoquer des carences dans le développement cognitif des rats et des humains. Le mystère reste donc entier !

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Les femmes ont des capacités multitâches, les hommes sont meilleurs en mathématiques ?

Le volume, la forme et le mode de fonctionnement de chaque cerveau étant unique, il n’est pas possible de dégager des traits propres à chaque sexe. On sait aujourd’hui que la sexualisation du cerveau s’effectue au stade embryonnaire mais uniquement de façon physiologique pour les fonctions de reproduction (comme le déclenchement de l’ovulation), mais pas de façon cognitive. Il n’y aurait pas, et ce malgré des idées déterministes fortement ancrées, de différences entre les cerveaux masculin et féminin en termes de capacité ou de comportement intellectuel.  Aucune étude n’a montré de processus différents selon les sexes dans la constitution des réseaux neuronaux lors de l’apprentissage et un enseignement différencié n’aurait donc aucune justification neurologique. Ce mythe du cerveau multitâches féminin par exemple tient son origine d’une expérience datant de 1982 qui portait sur 20 cerveaux conservés dans du formol. Depuis, et malgré de nombreuses recherches dénonçant ces résultats, ce mythe colporté par les médias principalement car attractif et vendeur, perdure au détriment de l’évolution des conceptions scientifiques. Il est inapproprié de poser de telles affirmations alors que les chercheurs travaillent à partir des cerveaux d’individus adultes dont les circuits neuronaux auraient déjà été influencés par leur environnement culturel et social.

 

Notre fonctionnement cérébral serait plus efficace avec une spécialisation du VAK ?

Le concept de connectivité, bien plus que celui d’indépendance des fonctions cérébrales, revêt de l’importance pour l’enseignement : les pédagogies basées sur un traitement bimodal de l’information (voir et entendre la même l’information au même moment est plus efficace que de la voir dans un premier temps puis de l’entendre), souvent utilisées par les enseignants de la petite enfance, sont menacées par les théories sur les styles d’apprentissage de type VAK (visuel, auditif, kinesthésique). Malgré les mises en garde répétées contre les théories des « canaux de communication », ce type d’approche est encore utilisé dans de nombreux dispositifs de formation ou d’enseignement et certaines écoles ont même affublé des élèves des lettres V, A ou K afin de mieux les distinguer dans les classes. La supposition implicite ici est de dire que l’information n’est traitée que par un seul canal perceptif, indépendamment des autres canaux, ce qui va totalement à l’encontre de ce que l’on sait sur l’inter-connectivité du cerveau. Ce qui est constaté en revanche c’est que l’utilisation systématique du VAK sans discrimination renforce l’impact de l’information transmise.

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Après 3 ans point de salut !?

Les ouvrages de vulgarisation scientifique insinuent que les 3 premières années du jeune enfant représentent la période critique de la formation du cerveau et que les connexions neuronales se créent tous-azimuts grâce à un environnement enrichi et un surcroît de stimulations. L’origine du mythe se situe au XVIIIe siècle, lorsque les femmes issues de riches familles urbaines européennes, désormais débarrassées des labeurs domestiques, se voyaient confier le sort de leurs enfants. On croyait alors que seuls l’amour et les soins maternels pouvaient façonner à jamais le destin des enfants. Les parents, s’ils veulent aider leur enfant, doivent stimuler leur bébé, l’entourer d’objets insolites, lui faire écouter de la musique (Mozart si possible). Toutes ces allégations font naître chez les parents et à divers degrés, un sentiment de culpabilité, de stress voire d’incompétence (si mon enfant ne réussit pas dans la vie, c’est de ma faute). Les enfants qui seraient privés de stimulations neuronales seraient alors voués à l’échec scolaire, voire pire ! Et pourtant, il n’existe pas aujourd’hui de données neuroscientifiques concluantes sur la relation prédictive entre la densité synaptique du premier âge et l’amélioration de la capacité d’apprentissage.