La créativité, galvaudée par la presse

Comment la presse peut galvauder une notion précieuse et propre à l’homme : la créativité !

Quelles sont les idées véhiculées dans les esprits par une presse qui s’érige comme une spécialiste de la créativité ? Et qui au bout du compte sème le trouble dans les esprits ! Heureusement la créativité c’est bien autre chose …

La créativité est-elle associée uniquement à la femme ?

Les médias abordant la thématique de la créativité ciblent souvent la femme en l’associant principalement à la consommatrice au cerveau débranché devant un article de Cosmopolitan  « Manger au bureau nous rendrait moins créatif ». Nous pouvons retrouver la notion de créativité dans quasiment tous les magazines féminins : de Glamour  (organisatrice de la soirée événement « Creative Party Glamour »), à Elle  « Boostez votre créativité », ou encore Femme Actuelle  « A Noël, laissez parler votre créativité ».

C’est d’ailleurs un créneau que les entreprises investissent en masse depuis une dizaine d’années en développant tout un panel de loisirs créatifs réunis au Salon Creativa : scrapbooking, coloriage pour adultes, perles, strass en tout genre… toujours à destination de la femme, celle qui consomme !! La créativité se résume-t-elle donc à une activité de détente ? Rien de mal à cela mais c’est très certainement réducteur. La créativité est d’abord un formidable vecteur de développement personne

La créativité est-elle fondamentalement liée au changement ?

La notion de créativité est souvent confondue avec celle de changement. La revue Psychologie s’est positionnée un peu rapidement en affirmant que l’insatisfaction nous pousse à la créativité et donc au changement.. D’où l’équation digne d’Einstein : Insatisfaction + créativité = changement

La créativité n’est-elle donc jamais le fruit d’un désir ? D’une inspiration ? D’une envie ? D’un besoin ?. Si un processus créatif peut être associé à un voyage, a-t-on forcément changé radicalement à la fin de celui-ci ? Certainement pas. La créativité est un outil pour promouvoir tout notre potentiel d’idéation.

créativité et changement

Tout le monde ne serait pas créatif ?

Nombre d’articles de presse commencent par préciser « tout le monde peut être créatif ». Dans son article sur «Être créatif »Psychologie précise ainsi « L’affirmation de soi est donc indispensable. Elle s’accompagne de la capacité à choisir, donc à renoncer. Les personnes créatives tranchent, taillent, rejettent le superflu, bref, acceptent les limites. ».

Il y aurait donc une typologie de personnalités capables d’assumer les conséquences inhérentes à la créativité et d’autre pas : « Elle fait preuve d’audace, car il faut bien s’exposer, s’exprimer, prendre des risques. Pas question de s’effondrer à la moindre critique ». Mais n’est-ce pas, au contraire, une faiblesse inhérente à la créativité ? Un travail sur soi que doit accomplir celui qui utilise la créativité au quotidien ?

Enfin, d’autres articles vous catégorisent immédiatement avec des idées reçues du genre « plus notre bureau est en désordre, plus on est créatif » Cosmopolitan, pointant directement du doigt les personnalités ordonnées voire maniaques comme forcément dénuées de sens créatif. Ce poncif est d’ailleurs largement relayé dans les médias comme Capital  « Mettez le boxon pour doper votre inspiration au travail » ou encore Citizen Post  qui n’hésite pas à affirmer que« les bordéliques ont tout compris » puisque « le « bordel  » serait indicateur d’une forte conscience productive ».

Pour être créatif, faut-il vraiment être bordélique ? En apparence ? Certainement pas dans son fonctionnement interne !

La créativité, ce n’est que pour les artistes ? … les génies ?   les dépressifs ? … les malades ?

Les articles comme ceux de Psychologie, avancent initialement l’idée que tout le monde est créatif et finissent par ne parler que des « idéateurs ». Arte, de son côté, ne dément pas son parti pris élitiste en développant un laboratoire de créativité, certes intéressant mais très orienté sur les arts contemporains et donc très pointus…Reléguant ainsi le commun des mortels à une vie un peu morne. Est-ce que je peux espérer utiliser ou développer ma créativité si je ne suis pas un artiste ? Un comptable peut-il être créatif ? Un ministre peut-il être créatif ? Un enfant ne serait-il pas créatif ? En fait tout est lié à une approche sémantique du mot créativité.

De même, dans un article enthousiasmant, Courrier International  développe l’usage de la créativité au MIT : « repousser les limites et libérer le potentiel humain.(…) Le MIT (…) fonderait ses enseignements sur la recherche et l’expérimentation. (…) Aujourd’hui, les recherches menées au MIT, dans les domaines notamment de la physique, de l’informatique et de l’intelligence artificielle, sont aussi à l’origine d’innovations majeures pour l’armée américaine. ». A la fin de la lecture de cet article nous pouvons nous interroger : la créativité est-elle réservée aux seules élites ?

Une des tendances observée ces dernières années est l’art-thérapie. Il s’agit d’une démarche de développement personnel dont le but est de se faire du bien en utilisant des méthodes créatives et artistiques. Des ateliers souvent animés par des femmes parlant d’une petite voix douce, en blouse aux motifs ethniques et aux cheveux en bataille (je ne caricature presque pas ! Dans des reportages diffusés sur TF1 et France 3, des art-thérapeutes expliquent que « certains dispositifs d’art-thérapie et des propositions comme le Journal Créatif offrent des occasions de s’ancrer dans le présent par la création et des pratiques artistiques » ainsi « ces pratiques permettent de débrancher de la petite voix qui tourne en rond dans notre tête sans trouver la porte de sortie », permettant d’exprimer nos émotions puisqu’elles sont « le prolongement de votre ressenti intérieur ». Comment savoir si c’est sérieux ? Comment lutter contre cette furieuse envie de dire à ces art-thérapeutes qu’ils ressemblent à des gourous et qu’ils ne m’inspirent, par conséquent, aucune confiance ?

Cette approche est pourtant utilisée également en hôpital et cette fois, c’est un cancérologue qui prône l’approche de l’art-thérapie en unité d’oncologie, et cela prend du sens… « Plusieurs études sur l’art-thérapie en cancérologie ont validé statistiquement des effets significatifs sur l’anxiété, le découragement, la fatigue, et au global sur la qualité de vie…Une étude australienne a même montré que cela pouvait avoir un impact positif sur le système immunitaire ». La créativité serait-elle un formidable outil de soin offrant un bien-être salutaire aux personnes atteintes de maladies graves ? La créativité a cela de remarquable qu’elle ouvre des horizons nouveaux qui rend possible l’impensable !

la créativité et les artistes

La créativité c’est innover ?

Plus orienté politiquement cette fois, il est intéressant de voir que la créativité est devenue une notion politique. Pour Le Figaro, elle est synonyme de création de profit, d’entreprenariat, de nouveau produit ou nouvelle entreprise. Par exemple, dans un article présentant le mouvement « AhAhAh » se présentant comme « les acteurs d’une révolution économique, qu’ils soient artistes ou entrepreneurs » dont « la création et l’audace sont les meilleures armes contre la crise ». Basée sur « l’économie collaborative, nouveau modèle socio-économique, né de l’innovation numérique et sociale, et centré sur les échanges en pair-à-pair » ils ont créés des entreprises innovantes et prospères comme BlablablaCar (le covoiturage), du crowdfounding ou du financement participatif, comme Kiss kiss bank bank ou My Major Company.

Cette notion d’innovation comme créativité est également abordée dans un article de La Croix  sur Muhammad Yunus, le bangladeshi qui a inventé le micro crédit. Les exemples font rêver : 4 entreprises en plein succès. Mais encore une fois, on parle de l’exceptionnel. Monsieur ou madame « Tout le monde » ne sont-ils pas capables de créativité ? Heureusement, oui !

La créativité une arme de contestation sociale ?

Dans une certaine presse, la créativité est l’arme absolue pour reconstruire une société nouvelle, sortir de la mondialisation et/ou du capitalisme. Ainsi dans un article de Libération« le psychosociologue reconnaît (…) un processus dont Pierre Bourdieu fut l’un des premiers à avoir l’intuition. Ce processus consiste à expliquer la distinction sociale de certains par leurs qualités intrinsèques (talent, mérite, etc. ; jadis on évoquait aussi la naissance) tout en expliquant la subordination sociale des autres par leur manque de qualités. Il s’agit là d’un processus qui conduit à penser que les membres des groupes dominants seraient individuellement irremplaçables tandis que les membres des autres groupes seraient interchangeables. Mais ne serait-il pas possible de «déconstruire» cette vision du monde (…) C’est ce qu’un célèbre psychosociologue nommé Henri Tajfel aurait appelé une stratégie de «créativité sociale». ». C’est à la fois excitant et également…terriblement théorique ! Où sont les créatifs engagés ? Quelles sont leurs réalisations ? Les politiques, les ministres manquent-ils de créativité ? Si le pouvoir de la créativité est si immense, pourquoi n’a-t-on pas encore résolu les crises financière, immobilière et économique qui s’abattent sur la France ? Pourquoi ne réussit-on pas à construire une Europe soudée et tournée vers un même avenir ?

la créativité floue

La créativité c’est une mode sans relief ?

C’est malheureusement l’impression globale laissée par les articles ! Pas un jour sans qu’un article ne mentionne la notion de créativité et pourtant, au milieu de ce brouhaha inaudible, la créativité demeure une notion floue, à la fois inaccessible et totalement galvaudée par de nombreuses idées reçues. A l’instar du terme « marketing », la « créativité » apparait comme une notion fourre-tout, totalement galvaudée dont il est impossible d’élaborer une véritable définition.